• Ill. 1 : Louis Janmot, Portrait du Révérend Père Henri Lacordaire, 1847, huile sur toile, 99 x 80 cm.

LACORDAIRE PAR JANMOT : TRENTE-SEPT ANS APRÈS

En 1883, l’ancien avocat puis procureur, Henri Beaune (né en 1833) se met en quête de l’artiste qui, en 1846, avait peint un portrait de Lacordaire. Peutêtre avait-il vu la réplique de cette oeuvre, commandée à Janmot par l’État en 1876-1877, pour la Galerie de Versailles, et peut-être avait-il assisté, très jeune, aux célèbres prédications du dominicain. Il sollicite Joseph-Théophile Foisset, auteur d’une Vie de Lacordaire (1873), mais qui reproduit en couverture le portrait du moine exécuté par Chassériau en 1840 (Paris, musée du Louvre) et prétend qu’il n’existe aucun portrait ressemblant du religieux, à la grande fureur de Janmot, par ailleurs farouche opposant à ce rédacteur de L’Univers. Néanmoins, Foisset s’adresse alors à l’avocat Paul Brac de La Perrière, ami d’enfance de Janmot, l’un des co-fondateurs de la Faculté catholique. Aux termes d’un échange entre Beaune, à l’automne 1883, le peintre accepte de réaliser une copie de son portrait de Lacordaire et se met à un travail qui lui sera payé 500 francs. Il tente en vain de se faire prêter le tableau de 1846, donné en 1856 par Lacordaire à la comtesse de Mesnard, réputée fort grincheuse1. Janmot semble avoir conservé une peinture de la figure, qui aurait pu échapper aux soldats prussiens dans l’atelier de Bagneux. Le souvenir de Lacordaire est pour lui un épisode très émouvant. Au-delà de ce lien personnel, la personnalité du dominicain, près de vingt ans après sa disparition, prend une actualité inattendue avec l’atmosphère politique, ressentie comme anticléricale, et les mesures latentes dirigées contre les congrégations religieuses. Ce professeur de droit à la Faculté catholique de Lyon, riche propriétaire du château de Bligny-lès-Beaune, bourguignon comme Lacordaire, désire rendre hommage au religieux. À en juger par le somptueux encadrement architectural qu’il donnera à la toile de Janmot, sa démarche est plus proche d’une commémoration solennelle que d’un témoignage personnel.

Au lendemain de la guerre, rien ne rattachait plus Janmot à Paris. En août 1870 sa femme, Léonie de Saint-Paulet, était morte, laissant une fille de deux mois. Devant la menace d’invasion, le peintre avait pris l’un des derniers trains pour rejoindre ses sept enfants à Lyon et à Alger, où son beau-père était magistrat. Prise dans les combats, sa belle résidence de Bagneux et son atelier furent occupés par les Prussiens. De retour, en juin 1871, l’artiste avait traversé à pied les ruines fumantes de Paris et apprenait le massacre du Père Louis Raphaël Captier et de membres du personnel de l’école d’Arcueil, où il enseignait le dessin. Un élève adolescent, Jacques de La Perrière, témoin de l’arrestation du religieux, avait pris la direction de l’établissement. Vers 1874, son père avait commandé à Janmot un portrait posthume de Louis Raphaël Captier, tué par la foule Porte d’Italie : on choisit de le représenter en constructeur de l’école Albert-le-Grand d’Arcueil et non en martyr, pour l’exposer au Salon de 1876. Malgré des diffusions lithographiques, le tableau ne s’imposa guère et ne sortit pas du domaine privé. En 1873, une mission en Italie confiée par Charles Blanc pour relever deux fresques de Pompéi avait passionné Janmot. En 1877, il bénéficiait d’une autre commande de l’État : exécuter une réplique du portrait de Lacordaire pour la galerie de portraits du musée de Versailles2. Provisoirement logé à Paris, Janmot héritait alors d’un décor des franciscains de Terre sainte (1879-1880), après la mort de son premier bénéficiaire, Savinien Petit. Bien servie par sa technique de fresquiste, perfectionnée par sa récente mission en Italie, l’oeuvre semble avoir été d’une qualité exceptionnelle. Les quelques fragments dégagés dans les ateliers de l’école Breguet, aujourd’hui détruite, montraient un retour au mysticisme un peu archaïsant de sa jeunesse, virginal et très poétique – il m’avait semblé, en photographiant les vestiges (vers 1969) que l’ensemble reflétait une ferveur exceptionnelle. Mais la commande espérée pour l’église Sainte-Geneviève n’eut pas lieu. Janmot se fixa alors dans le Midi (1870-1880) où il retrouva bien des amis lyonnais. En rendant visite à Bossan à La Ciotat, il espérait obtenir un décor à Fourvière, mais le célèbre mosaïste Lameire l’avait précédé et il faut avouer que Bossan semble avoir détesté la peinture et ne s’être jamais préoccupé des toiles que Borel achevait alors pour la chapelle d’Oullins, chantier offert par le si généreux Borel à l’architecte alors débutant. Le petit groupe des Lyonnais catholiques, en majorité légitimistes, était consterné par l’anticléricalisme ambiant. Théophile Dupré La Tour, lyonnais, substitut du Procureur à Toulon, démissionna pour n’avoir pas à faire appliquer la loi sur les Congrégations. Cette disposition législative raviva le souvenir du rétablissement de l’Ordre dominicain en France par Lacordaire et a pu activer l’idée d’un portrait du dominicain. Par ailleurs, Paul Borel introduisit Janmot auprès de Félix Thiollier. Dans sa belle commanderie de Verrière, dans la plaine du Forez, s’organisait peu avant 1880 la publication photographique du Poème de l’Âme de Janmot. L’artiste, aiguillonné par cette perspective, avait complété la série de ses grands dessins par des compositions politico-religieuses montrant le cataclysme auquel s’acheminerait un monde privé de Dieu.

Comparer la copie de 1883 du Portrait de Lacordaire à l’original de 1846 exigerait la juxtaposition physique des deux oeuvres, où pourraient apparaître des traces de pinceau, des nuances de tons, des tissages de la toile un peu différents – encore faudrait-il tenir compte d’un vieillissement et de l’évolution technique des pigments employés par les fabricants. Si l’on s’en tient à une comparaison par documents, on peut remarquer quelques variantes non dans le visage et les mains, auxquelles Janmot travaille six semaines, mais dans le costume. Dans le tableau de 1846 figure, en bas à droite, le large lien blanc qui unit l’avant à l’arrière du scapulaire de laine blanche, qui recouvre la tunique blanche; il disparaît en 1883. D’une manière générale, les drapés paraissent traités de façon plus précise et plus linéaire en 1846, de même que les feuilles d’une vigoureuse pousse de chêne renaissant de leur souche mutilée – allusion au couvent de la Quercia où Lacordaire effectua son noviciat dominicain. Janmot transposait à son premier Lacordaire le style de la Cène de l’Antiquaille, peinte à fresque au même moment, où le tracé linéaire minimise la profondeur ; il s’en souvient dans l’habit blanc d’aspect plus solide et archaïsant que les rendus fondus ou en dégradés de 1883 : autres temps, autres charmes.

Il faut rappeler aussi que le portrait originel a été une aventure autant qu’une peinture, dont les circonstances parfois pittoresques n’ont pas été sans conséquences sur les options iconographiques et, pourquoi pas, picturales. Paul Brac de La Perrière, jeune avocat, plaide alors la cause du Père Lacordaire dans le procès intenté par ce dernier contre l’éditeur Marle aîné, qui a publié les sermons de Lyon (1845) sans exactitude ni autorisation. C’est sa victoire qui contraint le moine à accepter de poser pour Janmot, en invitant les Lyonnais en juillet 1846 à Chalais, bien qu’il ait promis la même chose à Lavergne, ce qui fait écrire à Paul Brac dans son journal, tenu quotidiennement : « Je vois d’ici Louis grimaçant3!» Car à cette époque, la notoriété du modèle est essentielle dans la renommée d’un portrait. Lavergne menaçant de venir lui aussi à Chalais, le ciel bleu du tableau pourrait devenir orageux mais, par bonheur, il renonce à ce projet. Lacordaire écrit alors à Brac : « Dites je vous prie à Janmot qu’il peut venir à Chalais et que je trouverai bien trois heures à lui donner pendant huit jours. » Selon Paul, « Janmot aurait voulu de l’enthousiasme de la part [de Lacordaire]… ce brave garçon a des désirs magnifiques ». L’expédition débute à La Mulatière, le peintre et son ami partent à l’assaut de la montagne de Chartreuse où se situe Chalais, à 3 heures du matin, le 24 juillet 1846, pour attraper, le train de 5 heures, qui arrive à Voreppe à 15 heures. Ils attaquent alors la montée (en plein soleil), trimballant le lourd matériel de peinture, suant « de façon inouïe » dans la montée au couvent. Mais arrive l’émotion: « Le père Lacordaire est descendu dans la cour pour nous recevoir, il déploie toute l’amabilité possible… il avait à coeur de témoigner à son avocat toute sa gratitude. »

Le lendemain, promenade en forêt avec le Père Besson, puis ascension du sommet du lieudit des Barmettes, quatre heures et demie de marche, guidés par le religieux… très libre et amical, les amis bavardent, cueillent fraises et framboises ; ils arrivent au point qui domine Tullins et la vallée du Drac. « Sur la dernière cime, le Père Lacordaire pose en conquérant pendant plusieurs minutes, le costume agité par le vent, le coude sur la hanche, de lui émane une puissance surnaturelle. » Voilà le tableau qui reste à faire. C’est donc une vue sur le Vercors calcaire dont s’inspire Janmot. Que le site soit presque identifiable n’est pas anodin, puisque l’installation du couvent en 1844 avait été semi-clandestine, appuyée par Albert du Boys, et le paysage représenté par Janmot, sans être de nature topographique, désigne visiblement cette implantation discrète. Qu’il reste quelques traces de neige dans les creux est vraisemblable, mais les nuages de 1883 sont, comme tout le reste, plus estompés que les petites nuées de 1846, de même que les
barres rocheuses du Vercors sont un peu différentes.

Le jour suivant, Brac doit partir, à 5 heures du matin, Lacordaire et Janmot l’accompagnent quelque peu, après quoi on le voit dévaler la pente « empêtré de son sac de nuit et de son parapluie ». Des nouvelles du portrait lui arrivent, le 7 août, par une lettre de Janmot : « Le pauvre garçon répand son ennui à ne pas réussir au portrait du P. Lacordaire. Il a de plus une fluxion. Enfin la vie de cloître l’achève, il en perd la tête. La vie cénobitique a fait rebrousser son existence dans la réalité chrétienne la plus élevée et son insuccès a frappé au coeur son amour-propre. » Lacordaire, dans une lettre du 9 août, se montre plus optimiste, quoique un peu inquiet. « Janmot achève son portrait. Nous le trouvons ressemblant et remarquable, vous en jugerez à votre tour. Il a eu une peine de chien après ma figure et s’est plusieurs fois désespéré. Enfin il s’est remis et tout va bien4. » Donc, la spiritualité tranquille qui s’exprime dans cette oeuvre, parfaitement conservée sur la toile de 1883, a été obtenue au prix d’un effort d’un peintre acharné, entre le 28 juin et le 21 août 1846. Les fêtes de saint Dominique ont attiré des personnalités, « 24 étrangers dans le réfectoire… nous avons eu après la messe deux prises d’habit et deux professions. Montalembert a été retardé, M. Dupanloup est venu aussi », tous ont visité Hautecombe ; Foisset, invité le 2 août, ne vint pas, il n’a donc, en effet, pas vu le tableau. Lacordaire écrit à Brac le 21 août : « Je vous renvoie le bon Janmot avec son excellent tableau. Je n’ai qu’à louer dans son oeuvre, sauf un seul point sur lequel je n’ai pas voulu m’expliquer avec lui, pensant que vous y réussiriez mieux, en lui parlant comme de votre propre impression. Il s’agit d’un aigle qu’il a placé, étendant ses ailes dans le lointain d’une vallée… soyez assez bon pour vous ranger contre l’oiseau en faveur du moine. J’aurais aussi plaisir à savoir ce que vous pensez du travail de Janmot et ce que vos amis en pensent. Un billet là-dessus achèverait de me tranquilliser5.» Dès son retour à Lyon, Janmot se remet à la fresque de l’Antiquaille, puis réunit ses amis à l’atelier. On lit sur le journal de Brac : « Portrait du P. Lacordaire. Belle oeuvre. Discussion ardente sur la suppression de l’aigle. » Le 1er septembre la querelle rebondit. Lacordaire charge Paul Brac de convaincre Janmot. Le 9 septembre, toujours depuis Chalais, il écrit : « On m’a dit que vous aviez été content du portrait, ce qui m’a ravi moi-même6.» Mais qu’est devenu le rapace ? Le 1er septembre, « Janmot retouche le fond du portrait Lacordaire ». Il s’agit de la version actuellement à la bibliothèque du Saulchoir (ill. 1). Brac, maladroitement, vend la mèche : « Janmot enlève l’aigle, je le félicite… mais [il] s’est hâté de dire qu’il en mettait deux. » « Quel déplorable amour-propre ! Cette persistance à tourmenter un homme comme le Père Lacordaire… » « Après avoir essayé de la persuasion et de la dissuasion, j’essayerai de le menacer », « le père Lacordaire pourrait s’opposer à son exposition, Louis devrait se plier ».

Il semble que, sur le tableau de 1846, un des aigles ait été recouvert de gouache. Lacordaire redoutait sans doute qu’on l’accuse de prendre l’aigle comme symbole de sa personne. La querelle autour de l’aigle révèle les rapports du modèle au tableau, ceux du peintre au modèle et la nature de l’iconographie, à première vue simple reportage – qu’y a-t-il d’étonnant à représenter un rapace en montagne ? –, mais, à l’examen des circonstances, l’aigle devient, malgré lui, métaphorique.

De menues différences entre le tableau de 1846 et sa copie de 1883 n’altèrent pas la ressemblance globale de cette dernière par rapport à son modèle. Le peintre a rempli le contrat avec son commanditaire, Henri Beaune, et l’on ne peut exiger qu’un humain ne puisse évoluer d’un bout à l’autre de sa vie. On peut préférer l’un ou l’autre de son métier de peintre. Bien au-delà de ces variantes, le paysage de montagne des deux tableaux transmet le message de Lacordaire : il ouvre l’espoir immense d’un bonheur dans l’infini. Un peu par le hasard de l’histoire juridique, le couvent de Chalais, aux limites de l’illégalité en 1846 et menacé en 1883, reste un message revendicatif, à savoir la liberté de s’associer, même pour ne rien produire d’autre qu’un élan spirituel.

(Élisabeth Hardouin-Fugier)

 

 

1. Elle ne le possède plus à sa mort (1893) et les dominicains l’acquièrent en 1923.
2. Huile sur toile, 114 x 88,5 cm, signée et datée en bas à droite : L. JANMOT/1878, inv. MV5152. D’un montant de 3 000 francs, la commande était mieux payée par l’État que par H. Beaune dix ans plus tard !
3. Paul Brac de La Perrière, Journal, 1844-1847, archives de la famille Brac de La Perrière, ainsi que les citations suivantes.
4. Guy Bedouelle et Christoph-Alois Martin (éd.), Henri-Dominique Lacordaire. Correspondance. Tome II : 1840-1846, Paris, éd. du Cerf, 2007, p. 1140, lettre 46/302.
5. Idem, p. 1148, lettre 46/311.
6. Idem, p. 1159, lettre 46/333.

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