• Frontispiece to 'Visions of the Daughters of Albion' circa 1795 William Blake 1757-1827 Purchased with the assistance of a special grant from the National Gallery and donations from the Art Fund, Lord Duveen and others, and presented through the the Art Fund 1919 http://www.tate.org.uk/art/work/N03373

À la mémoire d’Henri Dorra, disparu le 18 juin 2002.

 

La tendre figure d’Ophélie n’avait pas préparé les spectateurs du Salon parisien à la virulence de la grande toile de Janmot, admise en 1865 sous le titre «Supplice ancien et moderne». Dans les Salons de l’époque, bien des sujets à forts effets dramatiques sont cautionnés par l’Antiquité : tel est le cas de ce roi étrusque, Mézence, mentionné par Virgile dans l’Énéide, inventeur d’un supplice : il fait attacher le condamné à un cadavre pour que le mort fasse pourrir le vif.

 

 

Le sujet a tenté divers talents. Maniériste, André Alciat grave deux vignettes sur bois dans Emblemata Andrea Alciati(1), pour exprimer la contagiosité du mal. L’aspect morbide de l’épisode, récurrent dans le romantisme, est magistralement traité par William Blake, dans Visions of the Daughters of Albion (ill. 1). On y voit le couple lié, dos à dos, au sein d’éléments déchaînés. Le thème hante la littérature romantique. Dans son Journal Delacroix écrit : « quel poids insupportable que celui du cadavre vivant(2) ». En 1879, Le peintre Galliac moralise le thème en l’annonçant comme Supplice de l’adultère (1881, Grenoble, musée des Beaux-Arts), prétexte à juxtaposer d’aguichantes anatomies.

 

 

Janmot pousse l’effet du supplice à un paroxysme. Le chromatisme strident, à dominante chaude, est construit sur une forte opposition des couleurs complémentaires rouge/vert. Un vert mêlé de bleu de Prusse exalte l’importante draperie rouge portée
par l’homme, ligoté à une belle rousse aux pâleurs froides de la mort. Un éclairage théâtral zèbre d’une balafre horizontale les chairs opposées de la morte et du vivant ; il laisse leurs visages dans la pénombre d’un savant contre-jour, leurs chevelures se
silhouettent sur le ciel strié de nuages menaçants, marbré d’un bleu-vert céruléen. Tout inquiète dans le paysage : la succession de falaises violemment éclairées et jusqu’à la végétation agressive, porteuse d’un message, car les ronces du premier plan émergent du gouffre qui engloutira le couple.

 

 

L’agressivité calculée de cette composition suggère une aggravation du pessimisme habituel de Janmot. Il s’installe à Paris en 1861, car il espère obtenir un décor dans la fameuse église Saint-Augustin, au carrefour des percées haussmanniennes, construite par l’architecte d’origine lyonnaise Victor Baltard. Cependant, dès 1862, l’artiste, malade, doit séjourner à Hyères, tandis que naît à Paris sa quatrième fille. Il écrit : « Il est impossible d’avoir un plus grand trouble dans l’esprit et plus d’amertume dans le coeur. » Pourtant, à Saint-Augustin, un seul suffrage, inconnu mais très puissant (Chenavard, D’Alton Shee, Delacroix ou Flandrin ?), suffit à obtenir le partage, entre Janmot et Bouguereau, d’un décor au transept droit. Hélas ! en 1863 Eugène Delacroix, puis, le 21 mars 1864, Hippolyte Flandrin, meurent. Le 10 août 1864, lors de l’examen des esquisses, la décision redoutée tombe : Bouguereau remporte l’ensemble du décor, son paiement passe de 5000 à 12000 francs. Janmot reçoit en dédommagement un décor, mal placé, à Saint-Étienne-du-Mont, mais il prend l’événement au tragique.

 

 

Le thème du Supplice de Mézence, douzième épisode du Poème de l’Âme (2e série, dessinée), convient au désespoir de l’artiste, qui s’identifie à l’homme ligoté. On ignore si la peinture est antérieure au grand dessin (ill. 2) ; le couple s’y retrouve sur l’une et l’autre, sans grandes différences, sauf que l’homme du dessin, contrairement à la nudité héroïque de la peinture, est revêtu d’une tunique intemporelle, le couple se trouvant dans un ravin si profond que seul apparaît un petit fragment de ciel. Certaines études se rapportent parfois aux deux autres représentations du couple, où le déclin du corps féminin s’accentue. Dans les Générations du mal, le duo est tombé dans un tombeau souterrain, sur lequel dansent des jeunes filles. Enfin, dans L’Intercession maternelle, le motif miniaturisé du couple apparaît à travers les nuages du paradis où trois femmes rédemptrices (mère, Vierge Marie, épouse) obtiennent la libération du prisonnier.

 

 

Les nus féminins de certaines études préparatoires (ill. 2) sont d’une sûreté de dessin, d’une audace et d’une sensibilité surprenantes, comme si l’artiste se sentait libéré.

 

 

L’accompagnement littéraire, assez terne, doit être mentionné. En 1837 le poète Victor de Laprade avait parodié le thème pour en dénigrer la morbidité romantique(3), mais en 1877 il consacre à Mézence un poème entier, dédié à Janmot, mais transformé en pamphlet politique et antirépublicain. « Déchoir, voilà ta destinée, l’inéluctable fin de ton lâche hyménée », déclare au gouvernement le fervent admirateur du comte de Chambord. Janmot écrit quatre-vingt-douze alexandrins (intitulés Supplice de Mézence, pour accompagner le grand dessin du Poème de l’Âme, peut-être lorsque se précise l’édition du Poème de l’Âme, sous l’égide de Félix Thiollier, en 1881). Dans ce long poème, aucune allusion politique ne se mêle au drame : « Par quel raffinement de torture inconnue / sommes-nous tous les deux unis par ces liens ? » L’homme constate : « En vain je me débats, le cadavre est plus fort. » Engouffrement, isolement, rupture avec le monde vivant sont autant de souffrances qui conduisent à une conclusion lapidaire : « Grand dieu, je souffre trop pour n’être pas vivant. » Intituler cette vaste toile de Janmot le Cri, est un anachronisme, mais non un contre-sens. Il manque à cette œuvre, hors normes en 1865, la trentaine d’années qui l’accompagnerait des prémices de l’expressionnisme. (Élisabeth Hardouin-Fugier)

 

 

 

 

 

 

1. Voir par exemple l’édition lyonnaise, Andrea Alciati, Emblemata, Macé Bonhomme et Guillaume Rouillé, 1551, p. 212.
2. Eugène Delacroix, Journal, nouvelle édition intégrale établie par Michèle Hannoosh, 2009, I, à la date du 4 juin 1824, p. 166.
3. Voir Élisabeth Hardouin-Fugier, « Le Poème de l’Âme » par Janmot : étude iconologique, Paris, PUF, 1977, p. 147.

 

 

 

 

ill. 1. William Blake, Frontispice de «Visions of the Daughters of Albion », vers 1795. Gravure en relief, encre et aquarelle, 17 x 12 cm. Londres, Tate Britain.

 

 

 

 

ill. 2. Louis Janmot, Le Supplice de Mézence. Fusain et rehauts de gouache blanche, traces de rehauts verts sur papier. Lyon, musée des Beaux-Arts.

 

 

 

 

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