Ayant bénéficié d’un regain d’intérêt ces dernières années, la production graphique de Victor Hugo a très tôt suscité de nombreuses réactions et fasciné ses contemporains. Dès 1863, un choix de dessins, gravés par Paul Chenay, est publié par l’éditeur Castel avec une préface de Théophile Gautier. Un peu plus tôt, dans un compte rendu du Salon de 1859, Charles Baudelaire prend l’exemple des encres d’Hugo pour déplorer ce qu’il n’a pas vu dans l’exposition: « Je n’ai pas trouvé chez les exposants du Salon la magnifique imagination qui coule dans les dessins de Victor Hugo comme le mystère dans le ciel. Je parle de ses dessins à l’encre de Chine, car il est trop évident qu’en poésie notre poète est le roi des paysagistes1. » Autodidacte, Victor Hugo a dessiné durant toute sa vie – on recense plus de quatre mille dessins –, mais la période qui s’étire de 1848 à 1851, pendant laquelle il entame sa carrière politique et met son oeuvre littéraire entre parenthèses, est sans doute la plus prolixe, avec les années d’exil qui suivent. Le dessin est plus abondant, prend de nouvelles formes, est le témoin de remarquables expérimentations, mais il demeure une pratique intime, s’immisçant dans la correspondance ou faisant l’objet de cadeaux à des proches. Il faut attendre les années 1855-1860 pour que l’activité graphique d’Hugo entretienne des relations plus profondes avec ses romans ou sa poésie (Les Contemplations, 1856) et en devienne même l’illustration comme dans Les Travailleurs de la mer (1866). Deux grands thèmes émergent de cette occupation très libre, divertissante même, pour laquelle l’écrivain mélange toutes sortes de matériaux – encre, café noir, charbon, suie, cendre – afin de varier les effets de matité et d’opacité : l’univers médiéval des burgs, châteaux, maisons fortifiées ; puis l’environnement maritime, les vagues, les navires fantômes, ou les créatures marines… La correspondance et les carnets de Victor Hugo regorgent de croquis et de descriptions des châteaux visités ou vus de loin au cours de ses pérégrinations. Le voyage est une dimension capitale pour l’approche des encres de l’auteur de La Légende des siècles : le dessin ressasse, digère et réinvente les souvenirs accumulés lors de ses nombreuses excursions aux quatre coins de l’Europe. Il est le support privilégié pour réactiver des sensations ou pour fantasmer des situations vécues devant le paysage. Pour Hugo, voyager signifie « rêver beaucoup et penser un peu ». Annie Le Brun y voit un déclencheur pour bousculer les situations : «Nul doute que le voyage, tel qu’il le conçoit, avec ses hasards, ses imprévus et ses inconnus, favorise autant les renversements de perspective que l’inversion du grand et du petit, du proche et du lointain, de l’ombre et de la lumière…2»

Progressivement, les dessins de Victor Hugo laissent plus de place à l’imaginaire et aux effets picturaux, parfois seulement suggestifs, très expressionnistes. Ils prennent le pas sur les observations situées et les relevés topographiques des débuts. Notre Château fantastique est une vision métaphorique des strates du temps. Hugo voue un intérêt particulier pour les motifs médiévaux ciselés, hérissés, irréguliers qui font émerger un sentiment fantastique. Cette feuille illustre parfaitement l’idée de la machine optique hugolienne, défendue par Annie Le Brun, qui vise à libérer ce que le langage échoue à dire : « Il importe de chercher comment [Hugo] parvient à construire l’équivalent de la plus improbable machine optique. Machine optique mais aussi machine poétique qui transforme la vue en vision, mieux la vision en voyance, ouvrant chaque fois sur une profondeur insoupçonnée qui leste chaque image d’une gravité inédite. De sorte que cette machine poétique en devient machine de guerre susceptible de faire tomber l’un après l’autre les murs de l’indicible3. » (G.P.)

 

 

 

 

1. Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques (1868), IX. Salon de 1859. « Lettres à M. le Directeur de la Revue française, VIII. », Crissier, FB Éditions, 2014, p. 325.
2. Annie Le Brun, Les Arcs-en-ciel du noir : Victor Hugo, Paris, Gallimard, « Art et artistes », 2012, p. 55.
3. Idem, p. 9-10.

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